Jacques Dutertre : Au fond, la DGSE, ou un service secret en général, fonctionne comme une entreprise. Autrement dit, elle recrute aussi bien des femmes que des hommes, des gros comme des maigres, des grands comme des petits, des militaires mais aussi des civils, etc. Les profils des individus sont tout aussi variés. Thomas n'a a priori pas un profil idéal. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle, dans mon roman, il rencontre des difficultés avec une partie de sa hiérarchie. Cela étant, il faut être pragmatique : quand on a une "source" potentielle, on l'exploite au mieux, quelles que soient ses caractéristiques ! On ne peut pas se permettre de faire le difficile, car seul le résultat compte. C'est dans ce contexte que Thomas a été recruté.
Polarnoir : Ce personnage froid et efficace, avec son côté machiavélique, va se faire "piéger" par une petite peste arriviste. Il va même tomber en pâmoison devant elle au point de lui écrire des poèmes d'amour. Là encore, vous ne trouvez pas que vous forcez un peu le trait ? Que certains éléments ne collent pas ? On a un peu de mal à cerner la personnalité de Thomas...
Jacques Dutertre : Efficace, sans doute. Froid ? Machiavélique ? En tant qu'auteur, je voyais plutôt mon personnage comme opportuniste et débrouillard, mais il est évident qu'il appartient dorénavant aux lecteurs... Quant à son comportement "fleur bleue", je ne crois pas forcer le trait. il suffit de regarder autour de soi ou de se référer à de nombreux cas historiques (Henri IV et sa belle Gabrielle, Napoléon et Joséphine, etc.) pour constater à quel point des hommes talentueux, tombés éperdument amoureux, peuvent devenir des "nigauds" qui se font mener par le bout du nez et perdent le sens des réalités. Enfin, pour ce qui est de sa personnalité, Thomas est à l'image de la plupart des individus réels, c'est-à-dire qu'il est complexe !
Polarnoir : Derrière la "légèreté" que vous revendiquez, à travers votre intrigue, vos personnages, vous posez tout de même certaines questions, comme à propos des recherches universitaires, du sponsoring exercé par les grandes entreprises américaines qui trouvent là un chaudron où puiser leurs futurs développements. Ce sujet-là apparaît en filigrane, mais il est aussi au coeur de votre roman. Je me trompe ?
Jacques Dutertre : Il est vrai que l'interaction entre Universités et grandes entreprises est le "background" de mon roman. Il ne faut pas oublier qu'aux USA, les professeurs d'université sont fréquemment et directement subventionnés par des firmes américaines. C'est avec ces fonds que vivent des étudiants auxquels on confie des travaux de recherches des plus pratiques au plus ésotériques. Je peux en témoigner pour en avoir bénéficié moi-même pour une thèse. De ce point de vue, le roman se base sur une réalité.
Polarnoir : De même, vous faites le parallèle avec les pratiques françaises où l'université est plus strictement publique. Vous allez même jusqu'à suggérer que les services secrets soient, d'une certaine manière, implantés dans ses murs. Pensez-vous que ce soit une réalité ?
Jacques Dutertre : En toute logique, un service de renseignements digne de ce nom se doit de disposer de correspondants dans les secteurs sensibles. Or certains de ces derniers sont l'apanage de grandes écoles ou d'universités françaises et étrangères. D'ailleurs, dans une certaine mesure, la CIA avance à visage découvert puisqu'elle recrute officiellement sur les campus US !
Polarnoir : Dans votre roman, ce sont les femmes qui ont le beau rôle, ou au moins ce sont elles qui se montrent les plus intelligentes, mais aussi les plus arrivistes, les plus perverses (je pense au personnage de Cindy). Ne s'agit-il pas là de "qualités" plus souvent réservés aux hommes (je ne parle pas de l'intelligence bien sûr !) ?
Jacques Dutertre : Si l'on en croit les responsables, il semble avéré que, lors des stages extrêmes que doivent subir, tout comme les hommes, les jeunes femmes postulant aux forces spéciales en France ou dans d'autres pays, elles font preuve, sur le plan psychologique d'une résistance au stress ou à la fatigue supérieure à celle de leurs homologues masculins. Quant à l'arrivisme ou la perversité, quiconque a travaillé dans une entreprise a pu constater qu'en ce domaine aussi les femmes ne sont pas les dernières ! Sur un plan plus général et plus "trivial" - mais néanmoins révélateur - ne connaît-on pas nombre de couples où, de manière plus ou moins feutrée, c'est en fait la femme qui "porte la culotte" ? "Ma" Cindy n'est donc pas une exception !
Polarnoir : Vous évoquez à un moment les romans d'espionnage de Trevanian. On peut supposer que ce n'est pas par hasard. Est-ce pour vous un auteur de référence en la matière ?
Jacques Dutertre : Trevanian est incontestablement un auteur de référence que j'aime bien. Je crois que si je le cite, c'est parce que, dans une certaine mesure, mes héros ont un comportement de mercenaire qui ne va pas sans rappeler celui de Jonathan dans The Eiger Sanction.
Polarnoir : Le couple Thomas / Cindy semble promis à un brillant avenir à la fin du roman. Vous ouvrez la porte à une suite, vous offrant la possibilité de faire d'eux des personnages récurrents. D'autres aventures en préparation ?
Jacques Dutertre : Une suite ? Pourquoi pas ? Il est vrai que je n'ai pas fermé la porte, même si,pour l'instant, je n'ai aucun projet précis. Wait and see !

