L'évolution psychologique de la personnalité

L'évolution psychologique de la personnalité
La Personnalité est une construction évolutive aboutissant par voie d'intégration, de synthèse, de complexification, de hiérarchisation et de régulation, à l'unification des différentes composantes corporelles, sociales et biographiques où elle trouve les matériaux de son élaboration. Suivant la démarche qui est sienne d'une psychologie concrète, Pierre Janet décrit aussi minutieusement que limpidement dans ce Cours comment, à chaque phase ou stade de sa genèse, jusqu'à la fondation de la Conscience de Soi, la Personnalité contient, dans ses économies fonctionnelles et contextuelles, le germe des troubles qu'étudie la psychopathologie dans leurs formes cliniques déclarées (dépersonnalisation, sentiments d'emprise, autisme, dissociations etc.) qui témoignent de sa déstructuration ou de sa dissolution. Reste en suspens l'interrogation qui ne peut manquer de se poser, tant au regard des événements socio-historiques que par la révélation de la finitude de l'existence : La difficile conquête de la Personnalité a-t-elle un " avenir " ?




Si vous voulez vraiment accélérer votre évolution et celle de notre humanité, un minimum de discipline est nécessaire. Discipline ne veut pas dire "faire ce que l'on n'a pas envie de faire". Bien au contraire ! Cela signifie plutôt aligner (mettre en harmonie) les réflexes de son corps et de son mental avec sa propre volonté, ses désirs et ses rêves profonds. Etre discipliné signifie tout simplement faire ce que l'on a vraiment envie de faire, devenir maître de sa volonté.

Personnellement, je dose le plus savamment possible la discipline avec mon bien-être. Si une action ou une attitude me rend malheureux, je n'insiste pas trop longtemps. Mais je sais qu'un minimum de persévérance est souvent nécessaire. Même dans mes projets qui me tiennent le plus à c½ur, je sais très bien qu'il y aura toujours des moments de découragement pendant lesquels je n'y croirai plus. C'est à ces moments précis qu'intervient la discipline.

Ne travaillez les points qui suivent que si vous en avez envie, tout au fond de votre c½ur. Ne vous forcez pas à faire quelque chose dont vous n'avez pas vraiment envie. Mais si au plus profond de vous-même sommeille la volonté de faire telle ou telle chose, il est impératif pour votre évolution de discipliner votre corps à suivre la volonté de votre esprit. C'est l'esprit qui est là pour diriger la matière et non la matière qui est là pour diriger l'esprit. Au plus vous réaliserez cet état des choses en vous, au plus vous réveillerez en vous la divinité au pouvoir infini qui sommeille.



# Posté le mercredi 19 mars 2008 11:34

Modifié le samedi 02 mai 2009 10:43

Faut-il être seul pour être soi-même ?

Faut-il être seul pour être soi-même ?
Analysons tout d'abord les termes du sujet: par le terme seul, il est ici entendu l'isolement et l'absence de contact, par exemple, l'ermite est seul car il vit retranché de la civilisation. Le sage de l'antiquité, lui aussi, prônait la solitude. Le terme être soi même correspond à penser par soi même, affirmer sa propre personnalité, détenir ses propres convictions et son propre jugement.

Ce sujet fait intervenir la conscience réflexive.L'homme est le zoon politikon d'Aristote, c'est à dire un citoyen avant tout. Il faut donc savoir si autrui est un obstacle à la constitution de soi. D'entrée il semblerait que oui dans la mesure ou il peut paraître qu'autrui n'a pas à influencer la constitution de soi. Mais, plongés dans la solitude sommes nous capables d'être nous mêmes?

Il nous faudra donc étudier dans une première partie en quel sens il est nécessaire d'être seul pour être soi même, dans une deuxième partie s'il est possible d'être soi même sans les autres, enfin, comment et si il est possible d'être soi même.

Première partie

La vie sociale nous pousse à ne pas être nous mêmes. Schopenhauer a dit que nous sacrifions notre individualité à la société. En effet, en société, il faut toujours plaire, être conforme à une certaine image sociale. En société, je passe mon temps à jouer un rôle...le rôle du jeunehomme poli et coutois , en gros, le rôle que la personne que l'on à en face de soi s'attend à voir dans notre comportement. Ce n'est pas pour rien que la monumentale oeuvre de Balzac s'appelle La Comédie Humaine. Il faut prendre garde à ne pas blesser la sensibilité des gens que nous côtoyons en affirmant ce que nous pensons.Ces contraintes empêchent d'être soi même.L'Homme est tenu de masquer ce qui fait de lui un individu, c'est à dire un être dont la sensibilité, dont le passé, ne ressemblent à aucun autre. Jean Jacques Rousseau affirmait, dans Discours sur les sciences et l'art: "Il règne dans nos m½urs une vile et trompeuse uniformité, et tous les esprits semblent avoir été jetés dans le même moule". La vie en société prive l'Homme de dévoiler ses pensées et ses sentiments les plus sincères. Enfin, selon Sartre, l'existence d'autrui est ma chute originelle, car dès que l'autre apparaît je ne me vois plus qu'à travers son regard. Comme il me renvoie une fausse image de moi même, je ne me vois plus tel que je suis, et donc je n'agis plus comme je suis mais comme il me voit. A travers l'autre je deviens un objet et non pas ce que je suis. L'autre à être ce qu'il veut voir en moi.

Les autres m'empêchent d'être moi même par l'éducation qu'ils m'apportent. Les enfants, par exemple, sont obligés de répondre à des modèles sociaux qui ne respectent pas leur individualité. Pour s'affirmer, l'homme a besoin de rompre le lien psychologique de l'enfant qu'il a avec sa famille et son entourage de jeunesse.

Les autres empêchent également l'homme d'être lui même car ils ne peuvent pas le comprendre. Gaston Berger disait "Les autres ne peuvent pas me violer ma conscience, je ne peux pas leur en ouvrir l'accès. La personne que je suis vraiment ne peut pas être comprise, elle est trop différente et trop complexe pour être saisie. Il est parfois difficile à un individu de se comprendre lui-même; pour comprendre l'autre c'est encore plus difficile, il y a trop d'éléments à prendre en considération.

Seule la solitude permet de me retrouver.Plus un individu a une personnalité forte, plus il cherchera à s'isoler pour ne pas être obligé de moduler son moi en fonction des autres. Seul avec moi-même je peux me connaître tel que je suis. Cette connaissance me permet d'exister, non en fonction des autres, mais par rapport à ma nature profonde et véritable. "Homme, si tu es quelqu'un, va te promener seul, converse avec toi-même et ne te cache pas dans un ch½ur", Épictète, Entretiens, 111, 14, 2.

La seule façon d'être soi même est de renoncer aux échanges avec autrui. Sa présence, ses attentes, ses jugements me forcent à jouer un rôle.

Deuxième partie

Cependant, vouloir la solitude c'est encore penser aux autres.Ce n'est qu'une fois éduqué par les autres que l'on peut désirer être seul. Un animal, dans la nature, peut vivre de façon solitaire, mais il ne sait pas ce que veut dire "être seul". C'est donc par rapport aux autres que je souhaite la solitude, puisque c'est par rapport à eux que je m'isole volontairement.

L'autre est nécessaire à la construction et à la vie du "moi". Hors de la société, l'homme se déshumanise, perd son moi, comme le décrit Michel Tournier dans Robinson ou les Limbes du Pacifique. Grandir sans les autres est ne jamais l'acquérir, prenons l'exemple des enfants sauvages, décris par Lucien Malson dans Les enfants sauvages, qui grandissent hors de la société humaine et ne sont ni des hommes, ni des animaux, car ils ne possèdent ni la pensée, ni l'instinct de l'animal qui a été élevé' par sa horde. Les autres apprennent donc à l'Homme à penser, et lui apprennent a créer son moi, l'entretiennent, car c'est la relation avec les autres qui permet de penser. Selon Platon, le dialogue permet de se connaître soi même. Sartre le confirme en affirmant: "Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l'autre". Enfin, lorsque Sartre affirme "l'enfer c'est les autres", dans Huis Clos, c'est bien dans le sens où il est mon miroir et m'oblige à me voir tel que je suis.

Ensuite, le moi ne peut s'affirmer qu'en affirmant sa différence aux autres. "Ce qui importe, ce n'est pas de savoir à qui et à quoi ressemble quelqu'un, c'est de découvrir en quoi il ne ressemble en aucun autre" disait Raymond Carpentier dans La Connaissance d'autrui. En effet, s'il n'a pas de conscience propre, le moi n'est que le "on" de Heidegger. Il ne fait que se conformer aux idées de l'opinion publique. Il a besoin de se confronter aux autres pour exister. "Personne, il est vrai, ne s'est jamais érigé en juge absolu de soi. Pour chacun, le jugement d'autrui importe essentiellement", affirmait Karl Jaspers, dans Introduction à la Philosophie.

Enfin, Nietzsche affirmait qu' "Il n'y a pas d'être en soi". c'est à dire que ce sont les relations qui constituent les êtres. Cela signifie, que si l'homme pense par lui même, il s'inscrit dans un réseau extraordinairement complexe de relations avec le monde qui l'entoure, ce monde permettant a sa pensée d'évoluer.

Je ne peux être moi-même sans le concours des autres. La solitude ne permet aucune évaluation. Pour être moi-même j'ai besoin de points de repère afin de savoir qui je suis. "Le meilleur moyen pour apprendre à se connaître, c'est de chercher à comprendre autrui", disait André Gide dans son Journal.

Il faut donc trouver un moyen d'être soi même dans la société. Pour ce faire, il ne faut pas se laisser influencer. Il s'agit donc de penser pour être moi-même, ce qui implique de se méfier de l'opinion d'autrui, d'en douter, et d'apprendre à se connaître. Ainsi que l'écrit Alain dans Mars ou la Guerre jugée "chacun a pu remarquer, au sujet des opinions communes, que chacun les subit et que personne ne les forme". Pour être moi-même, je dois donc me méfier de l'opinion publique qui me conduit à penser, non pas par moi-même, mais à me conformer à l'avis général. Il faut aussi douter de ses préjugés pour être soi même, c'est à dire qu'il faut toujours se remettre en question.Descartes, par exemple, décrit dans le Discours sur la méthode comment il prit un jour le parti de rejeter tout ce qu'on lui avait enseigné. Il pouvait ainsi entreprendre la construction de sa propre réflexion et en être sûr, car il ne subissait plus l'influence de connaissances mal assurées. Enfin, pour être soi même, il faut apprendre à savoir qui l'on est Socrate à repris à son compte l'adage populaire "connais-toi toi-même. C'est donc en descendant au plus profond de soi même que l'on peut saisir sa véritable nature tout en comprenant l'Homme en général.

Il est important de savoir que le cycle infernal de la dépendance à autrui ne peut être brisé. En effet, j'ai besoin des autres pour me connaître, mais les autres m'empêchent d'affirmer mon individualité car il me renvoient une fausse image de moi-même. Je ne peux échapper à ces contradictions, je ne peux sortir de ce cycle infernal. Oui, les autres m'empêchent d'être moi-même, mais je ne peux pas être moi-même sans les autres.

Etre soi même, c'est donc affirmer sa propre personnalité tout en restant en contact avec la civilisation qui m'a tout donné. Il faut donc faire avec l'entrave que m'impose la société, et en même temps profiter de tout ce qu'elle peut apporter à mon enrichissement personnel. "Moi, je ne suis rien d'autre que mes objets passés, mon moi n'est fait que d'un monde passé, précisément celui qu'autrui fait passer", disait Gilles Deleuze dans La Logique du sens.

Il est donc nécessaire de faire preuve de disponibilité critique pour être soi même.Je dois en effet être ouvert aux autres mais toujours mesurer et analyser ce qu'ils m'apportent pour le rendre mien.Je dois être capable de toujours évaluer ce qui m'est apporté par autrui pour savoir si je peux accepter cette chose, ou savoir si elle ne me correspond pas. L'importance de la disponibilité critique est démontrée par l'histoire de notre siècle, de ses dictatures.En effet, si des gens peuvent accepter les idées d'Hitler comme les leurs, ils n'ont pas fait preuve de disponibilité critique, car ils n'ont pas su analyser ce qui leur était apporté.

Conclusion

Mes relations avec les autres me permettent de créer mon "moi", cependant elles peuvent aussi le dénaturer. Etre soi même en toutes circonstances revient également à s'imposer la solitude, parce que je choque l'Autre en ne m'intégrant pas dans une société qui m'à formée mais qui m'emprisonne en m'obligeant à me conformer à elle. Elle est pourtant nécessaire à l'équilibre de mon "moi". Il est donc nécessaire d'être seul régulièrement afin de plonger à l'intérieur de soi et de retrouver ses racines. Finissons avec cette phrase de Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues: " La solitude est à l'esprit ce que la diète est au corps, mortelle lorsqu'elle est trop longue, quoique nécessaire", Réflexions et Maximes.

Être ou ne pas être, telle est la question...

# Posté le vendredi 28 mars 2008 10:21

Modifié le vendredi 19 décembre 2008 16:56

Faut-il être seul pour être soi-même ? (2)

Faut-il être seul pour être soi-même ? (2)

Faut-il être seul pour être soi-même ? (2)


L'homme est le seul animal qui dispose d'une conscience réflexive, c'est à dire qui est capable de se penser lui-même et de se vivre dans la singularité : dire "je suis moi-même", c'est dire "je ne suis pas un autre et j'assume la responsabilité de mon originalité". Mais, en même temps l'homme est aussi un être social qui subit l'influence des autres et on peut se demander si cela ne le conduit pas nécessairement au conformisme. Alors, les autres sont-ils l'obstacle qui m'empêche d'être ou au contraire le ferment de la constitution de soi ? La question est importante car sa réponse éclaire la définition classique d'Aristote : "l'homme est un animal politique" c'est à dire social. De prime abord il semble bien qu'on ne puisse être soi que dans la solitude qui nous préserve de l'influence d'autrui. Cependant placés dans une solitude absolue serions-nous vraiment capables d'être ? Si la réponse est négative, alors comment l'autre peut-il me constituer ?

Si l'homme comme le dit Heidegger est un "être-au-monde" et un "être-au-monde-avec", c'est à dire si nous vivons nécessairement en société, il faut remarquer que la société tend à instituer des normes auxquelles nous sommes tous tenus de nous conformer.

La vie sociale, c'est la vie stéréotypée. Il est bien vu de se comporter comme les autres. Les études sur la dynamique des groupes montrent que tout groupe institue des règles que chacun est tenu de respecter et toute originalité aura pour sanction une marginalisation. Or, qu'est-ce qu'être soi-même ? Est-ce faire comme les autres, se plier au comportement du groupe ? Où est-ce assumer sa singularité, son authenticité ? Être soi-même, c'est bien sûr assumer son originalité. On peut alors penser que le groupe étouffe notre moi le plus authentique. C'est ce que pense Heidegger en analysant ce qu'il appelle "la dictature du On". La rencontre des autres ne suppose pas la distinction entre un sujet séparé des autres sujets. L'existence quotidienne implique que l'homme soit pris, absorbé par son mode. Il est sous l'emprise du "On" c'est à dire que le fait d'être ensemble crée une situation d'indifférence, d'indistinction où se perd ce que chaque être a d'authentique et de particulier. Il s'établit "la dictature du On". Le "On" n'est pas "nous". Dire "nous", c'est parler d'une pluralité de mois bien distincts. Le "On" renvoie, au contraire, à une vague collectivité indistincte. C'est la norme moyenne à laquelle se soumettent les comportements et qui aboutit au nivellement général. Par souci conformiste du " Qu'en dira-t-on ", on ne se situe plus comme égal ou supérieur à autrui d'après ce que soi est authentiquement, mais d'après le jugement de l'opinion publique. Le "je" est déchargé de toute responsabilité. "On" juge pour lui. Chacun se réfugie dans l'anonymat du "On". Or ce "On" n'est personne. Il n'est ni celui-ci, ni celui-là, ni quelqu'un, ni la somme de tous. En somme, ce que dit Heidegger, c'est que nous vivons dans une dépendance quasi totale à l'égard des autres et qu'il n'y a pas de tyrannie plus lourde que cette tyrannie sans tyran. Il est vrai qu'il est tellement plus facile de s'y plier que d'être soi. Elle retire à chacun toute responsabilité car là où tout le monde est responsable, personne ne l'est plus. Le "On" est sans visage.

Mais, si l'existence sociale nous entraîne à cette indistinction qui fait que l'on n'est jamais soi-même, n'est-ce pas dans la solitude que l'on pourra être soi-même ?

C'est ce que pense un philosophe comme Schopenhauer. Considérant que la société crée des contraintes, il en conclut, lui aussi, qu'elle sacrifie notre individualité. Le nivellement social a pour conséquence que, plus on est nombreux, moins notre individualité peut apparaître. La société ne retient que ce que nous avons en commun c'est à dire le contraire même de notre personnalité authentique. Plus la société est nombreuse, plus elle est fade. Il faut donc chercher la solitude et Schopenhauer écrit " On ne peut être vraiment soi qu'aussi longtemps qu'on est seul ". Plus l'homme a une personnalité propre, plus il cherchera à s'isoler car le nivellement social sera considéré comme insupportable.C'est dans la solitude " que le mesquin sent toute sa mesquinerie et le grand esprit toute sa grandeur ; bref, chacun s'y pèse à sa vraie valeur ".Il semble donc bien qu'il faille être seul pour être soi-même et c'est, du reste, ce que pense l'homme du commun qui dit qu'il n' a besoin de personne pour exister ou qui pratique l'introspection. Nul ne peut pénétrer dans ma conscience et qui sait, sinon moi-même, qui je suis ? Réciproquement, comment savoir qui je suis en présence d'autrui qui me distrait de moi ? La conscience de soi semble supposer de se replier sur soi-même pour se contempler sereinement. Il semble plus facile de tricher avec les autres qu'avec soi-même. La solitude nous fait être alors que le contact avec autrui nous pousse à paraître.

Comme le fait remarquer Sartre, la conscience de soi est parfaitement insaisissable pour l'autre. Chacun est seul avec lui-même, personne ne peut savoir exactement ce que je ressens sinon moi-même. Mon être est une pure subjectivité. Je suis pour moi un sujet mais lorsque l'autre me voit, il fait de moi un objet. Autrui me juge et son jugement peut être négatif. Je peux alors être tenté de paraître. Le rapport avec autrui crée le "personnage".Mais le personnage, ce n'est pas moi. C'est l'apparence que je donne aux autres, une comédie que je joue à leur usage et en jouant ce personnage je ne suis pas moi-même. C'est ce que montre bien l'exemple du garçon de café que prend Sartre dans L'être et le néant. Le garçon de café joue la comédie du garçon de café. Ses gestes un peu trop appuyées nous montrent qu'il joue un rôle à l'usage d'autrui. Mais est-ce autrui qui l'empêche d'être lui-même ? D'une certaine façon oui. Comme le souligne Sartre, nous attendons du garçon de café qu'il se comporte en garçon de café, du commerçant qu'il se comporte en commerçant etc. Jouer un personnage, c'est répondre à l'attente d'autrui. Mais tout dépend si nous prenons ou non au sérieux ce personnage. La mauvaise foi commence à l'instant où le garçon de café s'imagine... qu'il est un garçon de café au sens où une chaise est une chaise c'est à dire au sens où il s'imagine être une chose appelée "garçon de café". La mauvaise foi commence quand le garçon de café s'imagine que la comédie qu'il joue à l'usage d'autrui coïncide avec son être. Il n'est alors effectivement plus lui-même.

Autrui nous empêcherait donc d'être nous-mêmes et la solitude serait le moyen de se retrouver car seul je ne peux jouer un personnage.

Il est vrai qu'il y a un poids du social, que la société est génératrice de contraintes, d'influences.Mais il ne faut pas en conclure que la société fait de nous des robots. Nous ne sommes pas tous semblables. Nous différons par nos goûts, nos loisirs. Certes, il peut là aussi exister des stéréotypes mais il n'en reste pas moins vrai qu'il existe des créateurs, des personnalités originales, voire ce qu'on appelle des marginaux. Ils ne vivent pourtant pas seuls et les autres ne les empêchent pas d'être eux-mêmes. Bien plus, si les autres n'étaient pas là, pourrions-nous même avoir une personnalité ? Cette question mérite d'être examinée.

La meilleure façon de savoir s'il faut être seul pour être soi-même est de considérer ce que fait de nous la solitude. Existe-t-il une personnalité sans les autres ? Nous examinerons trois cas de solitude : celui des enfants sauvages, le cas de certaines maladies mentales et enfin le cas de Robinson dans son île déserte.

L'exemple des enfants sauvages est celui d'une solitude totale, depuis la prime enfance. Victor, abandonné dans les forêts de l'Aveyron alors qu'il devait avoir trois ou quatre ans, a vécu ensuite totalement seul, hors de la société, jusqu'au moment de sa découverte (il devait alors avoir environ onze ans). Nous avons ici l'exemple privilégié d'un total isolement. Peut-on dire que Victor soit lui-même ? La réponse est négative. Ce qui caractérise cet enfant, c'est qu'il n'a pas pu développer de personnalité. Il ne parle pas. Son quotient intellectuel n'est pas plus développé que celui d'un enfant de deux ans. L'humanité ne s'est pas développée en lui. Sans les autres nous ne sommes pas. Être seuls ne nous fait pas être nous-mêmes car la personnalité ne se constitue pas. Victor n'est personne. Ni humain (il n'a pas les caractéristiques qui nous définissent), ni animal (car l'animal a les caractéristiques de son espèce), il est encore moins une singularité. Il apparaît plutôt comme une sorte de monstre.

Bettelheim, spécialiste de cette maladie mentale infantile qu'est l'autisme remarque bien des analogies entre le comportement de l'enfant sauvage et celui de l'enfant autistique. L'autisme représente l'exemple d'une maladie qui isole. L'enfant autistique, par ce qu'il a le sentiment d'être agressé par ceux qui l'entourent, se replie sur lui-même. Il se construit une forteresse dans laquelle il s'isole. Certes, sa solitude n'est pas réelle puisqu'il vit en société. Mais ce qui caractérise la psychose est la rupture des relations sociales. L'enfant autistique ne veut plus avoir affaire à autrui car il craint qu'en laissant prise sur lui il laisse la possibilité aux autres de l'agresser. Il refuse de parler, s'enferme dans le mutisme, bref vit dans une solitude psychologique.

Or, ce que montre Bettelheim, c'est que la forteresse que se construit l'enfant autistique est une forteresse vide. La personnalité, le moi, se liquéfie.La rupture de la relation à autrui entraîne la fin du moi.La maladie mentale est perte de soi-même. Il n'y a plus personne. Dans toutes les maladies mentales où le contact avec les autres devient difficile, le sujet a en même temps un sentiment intérieur d'étrangeté, le sentiment d'être autre, de n'être plus soi. L'aliéné mental est aliéné au sens propre : son moi se perd dans cet autre qu'est la maladie.

Il n'est nullement étonnant que Bettelheim souligne des analogies entre le comportement de l'enfant sauvage et celui de l'enfant autistique. Dans les deux cas (quoique la cause en soit très différente), il y a rupture avec les autres.

Si grandir sans les autres, c'est être sans "moi", si s'isoler des autres dans la maladie, c'est perdre son "moi", il existe une troisième forme de solitude, celle de Robinson. C'est un isolement très différent. Robinson a vécu jusqu'à l'age adulte en société. Il est sain d'esprit. L'accident d'un naufrage le précipite dans la solitude d'une île déserte. Peut-il être lui-même ? On a pu le croire.Beaucoup s'imaginent que l'individu peut se comprendre lui-même comme une réalité première et autosuffisante, détenant une puissance d'affirmation qui ne doit rien à la vie sociale. Robinson est un personnage de fiction et on peut imaginer de façon illusoire sa situation. Mais ce serait oublier, comme l'ont montré Aristote ou Marx, que le moi ne s'affirme qu'avec l'autre et non contre lui. La conscience peut s'illusionner sur elle-même, se croire indépendante. Croire pouvoir exister sans les autres dans l'autosuffisance, c'est s'imaginer Dieu.

Vendredi ou les limbes du Pacifique, roman de Tournier est bien sûr aussi un livre de fiction, sauf qu'ici l'auteur est philosophe et construit la situation de Robinson à la lumière des connaissances contemporaines. Robinson fait naufrage et va vivre dans une île déserte pendant 20 années. Ayant échoué dans sa tentative de fuir (parce que personne n'a pu lui faire remarquer à temps que le bateau qu'il construit pour fuir est trop loin de la côte et que seul il ne pourra le mettre à l'eau), il se désespère. En un premier temps, l'absence des autres lui fait perdre toute dignité, toute humanité. Le voilà qui se vautre dans le marécage, dans la fange qu'il appelle la souille. Mais Tournier n'a pas choisi de décrire un faible. Robinson, qui a de la personnalité, décide de rester lui-même, de garder sa dignité d'homme. Or, il est caractéristique qu'il n'arrive à échapper à la souille qu'en recréant un simulacre de société. Il va faire comme s'il vivait encore avec les autres. Il donne à l'île le nom de Speranza, se nomme gouverneur, institue des lois, un calendrier (et donc un temps social), produit plus de nourriture que nécessaire (pour se donner l'illusion de la présence des autres), et ce n'est qu'à cette condition qu'il garde un semblant d'équilibre. Pourtant, malgré tous ses efforts, Robinson ne parvient pas à rester soi-même et s'aperçoit que l'absence d'autrui le mine, le fait disparaître quels que soient ses efforts. "Exister, qu'est-ce que ça veut dire ? ça veut dire être dehors, sistere ex - ce qui est à l'extérieur existe. Ce qui est à l'intérieur n'existe pas. Mes idées, mes images, mes rêves n'existent pas. Si Speranza n'est qu'une sensation ou un faisceau de sensations, elle n'existe pas. Et moi-même je n'existe qu'en m'évadant de moi-même vers autrui (...) Tous ceux qui m'ont connu, tous sans exception me croient morts. Ma propre conviction que j'existe a contre elle l'unanimité. Quoique je fasse, je n'empêcherai pas que dans l'esprit de la totalité des hommes, il y a l'image du cadavre de Robinson. Cela seul suffit - non certes à me tuer - mais à me repousser aux confins de la vie, dans un lieu suspendu entre ciel et enfer, dans les limbes en somme. Speranza ou les limbes du Pacifique." Ainsi, privé de l'autre, Robinson est une sorte de mort vivant. C'est comme s'il n'était plus. Comment pourrait-il être lui-même ? Jour après jour, il constate que, alors même qu'il s'efforce de parler à haute voix, il oublie le vocabulaire. Le sens des mots que ne vérifie plus autrui devient flottant, sujet au doute. Sa perception qui n'est plus confirmée par autrui lui semble incertaine et il a du mal à faire la démarcation entre le rêve et le réel. "Je sais bien, moi - à qui plus personne ne vient prêter un visage et des secrets - que je ne suis qu'un trou noir au milieu de Speranza, un point de vue sur Speranza - un point, c'est à dire rien."

Le simulacre de vie sociale est inutile. Rien ne remplace la vraie présence d'autrui. La solitude aboutit à la perte de soi. Robinson ne retrouvera une vérité que grâce à un autre : Vendredi. Mais cette vérité ne sera plus la nôtre car il sera trop tard. L'absence d'autrui aura fait son ½uvre.

Donc la solitude non seulement n'est pas nécessaire pour être soi mais, bien plus, elle nous en empêche. C'est donc autrui qui me constitue. Comment ? Selon quelles modalités ? C'est ce qu'il nous reste à analyser.

Comment l'autre me constitue-t-il ?

La psychanalyse, notamment les analyses de Lacan, a montré comment chez l'enfant la constitution de soi passe par l'autre. Un bébé n'a pas conscience d'être. Encore à ce stade que Lacan appelle "l'imaginaire", il ne se conçoit pas comme un individu face à d'autres individus. Il ne saurait être lui-même parce qu'il n'a pas de soi-même. Il ne se distingue pas de sa mère. Pour accéder au stade "symbolique" d'accession au "soi", il lui faudra passer par le contact avec autrui.La situation ½dipienne jouera un rôle fondamental dans cette prise de conscience de soi. Le surgissement du père, la prise de conscience progressive que sa mère aime son père et que, par conséquent, elle lui échappe et n'est pas lui, fera qu'il comprendra progressivement qu'il est lui-même un "je". Il est symptomatique que dans l'acquisition de l'usage des pronoms personnels, "je" vient en dernier. Il faut d'abord dire "il", puis "tu" pour savoir dire "je" et ceci parce que "je" ne me conçois que par différence avec "tu". On croit souvent que je prends conscience des autres par analogie avec moi. C'est l'inverse qui est vrai.C'est parce que je prends conscience de l'autre que je prends conscience de ma différence, de ma personnalité.Je ne peux être que comme l'autre de l'autre.

Dans Cyclone à la Jamaïque, l'écrivain Hugues exprime bien ce processus : "Emily avait joué à se faire une maison dans un recoin tout à fait à l'avant du navire... fatiguée de ce jeu elle marchait sans but vers l'arrière, quand lui vint tout à coup la pensée fulgurante qu'elle était "elle"... Une fois pleinement convaincue de ce fait étonnant qu'elle était maintenant Emily, elle se mit à examiner sérieusement ce qu'un tel fait impliquait. Mais maintenant qu'elle avait, d'une façon si soudaine, acquis le sentiment d'être une personne distincte, (les autres) lui semblaient aussi étrangers que le bateau même". Ainsi Emily prend conscience de soi en se distinguant des autres. La conscience qu'elle a de son être présuppose implicitement la conscience de son être autre : elle est pour elle-même dans la mesure où elle est autre, autre que tous les autres, autre comme n'importe quel autre. Être elle c'est ne pas être un autre tout en étant autre pour les autres. Ainsi, on ne peut être conscience de soi que dans la relation à autrui.

Hegel va dans le même sens : c'est parce que je vois l'autre comme autre c'est à dire comme différent que je prends conscience par différence de moi. Le moi n'a de sens qu'en tant qu'il n'est pas autrui. Hegel montre aussi qu'être soi-même suppose la reconnaissance d'autrui. Je n'existe que parce qu'autrui me reconnaît comme existence. Dans la Phénoménologie de l'esprit, il expose "la dialectique du maître et de l'esclave", dialectique qui est lutte pour la reconnaissance. Je ne peux être que si autrui me reconnaît. Ceci passe, dans un premier temps au moins, par le conflit car je peux vouloir être reconnu en maîtrisant, en asservissant. Dans cette lutte pour la reconnaissance que Hegel présente comme une lutte à mort, l'un ira jusqu'au bout, préférant mourir que de n'être point reconnu, et sera le maître. L'autre prendra peur, préférera vivre et sera l'esclave. Dans cette relation, chacun par l'autre aura pris conscience de soi : le maître par la reconnaissance de l'esclave, l'esclave parce qu'il aura pris conscience de sa mortalité. Certes, le rapport maître / esclave n'est qu'une étape dans la recherche de la reconnaissance et l'on peut envisager un rapport de reconnaissance qui se vive dans l'égalité, mais il est symptomatique que dans le quotidien nous ne cessons de guetter la reconnaissance d'autrui. Nous cherchons des signes d'approbation, d'admiration, d'encouragement. Celui qui n'est pas estimé par les autres ne peut s'estimer lui-même. Comme l'écrit Lavelle : "le chemin le plus court de soi à soi passe par autrui". L'autre me révèle ce que je suis. Et ce qui est vrai pour l'enfant est vrai aussi pour l'adulte comme le montre la problématique sartrienne du regard.

Dans L'être et le Néant, Sartre montre comment le regard d'autrui me fait exister. Seul, je n'ai pas d'être. Il faut voir, en effet, qu'on ne saurait être comme une chose car la chose n'a pas de conscience. Sartre, analysant la sincérité, fait remarquer que l'homme sincère serait celui qui est lui-même. Or, être ce qu'on est n'a de sens que pour un objet. À strictement parler, la conscience n'est pas un être. Elle est plutôt ce qui contient l'être. Elle est néant, vide. La conscience est fluence, changement, subjectivité toujours en devenir. Inutile, dès lors, de chercher à être soi. La volonté de sincérité est souvent elle-même une conduite de mauvaise foi de celui qui s'illusionne, qui se pose en "belle âme". De ce point de vue, c'est justement autrui et non pas moi qui me fait être. Sartre prend l'exemple de la honte. "Je viens de faire un geste maladroit ou vulgaire : ce geste colle à moi, je ne le juge ni ne le blâme, je le vis simplement". Autrement dit, je n'ai pas de retour sur soi-même. "Mais voici tout à coup que je lève la tête : quelqu'un était là et m'a vu. Je réalise tout à coup toute la vulgarité de mon geste et j'ai honte (...) autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même : j'ai honte de moi tel que j'apparais à autrui. Et par l'apparition même d'autrui je me suis mis en mesure de porter un jugement sur moi-même comme sur un objet car c'est comme objet que j'apparais à autrui. Mais pourtant cet objet apparu à autrui ce n'est pas une vaine image dans l'esprit d'un autre (...) la honte est par nature reconnaissance. Je reconnais que je suis comme autrui me voit (...) j'ai besoin d'autrui pour saisir à plein toutes les structures de mon être, le Pour-soi renvoie au Pour Autrui." Ainsi c'est bien l'autre qui me fait être.Autrui est le révélateur, le miroir qui me renvoie à moi-même, qui m'oblige à me penser. Certes, nous l'avons dit, face à l'autre je peux créer un personnage, mais il est en même temps vrai qu'autrui peut casser ce personnage, m'obliger à me voir en face et casser la mauvaise foi. C'est bien ce que montre Huis-Clos. Garcin veut jouer le personnage du héros. Mais le regard d'autrui le révèle dans sa lâcheté. Le masque vole en éclats. L'autre le révèle dans ce qu'il est. On ne saurait se juger soi-même dans la solitude. Je ne peux faire abstraction du jugement d'autrui pour savoir qui je suis et donc pour être moi-même.

On ne peut être soi-même sans les autres. L'autre est la condition nécessaire à mon existence. Je suis par les autres. Mais si autrui est la condition nécessaire de mon existence, en est-il la condition suffisante ? Nous avons souligné précédemment comment la société engendrait aussi le conformisme, comment elle pouvait étouffer l'authenticité. Comment concilier les deux aspects ? En montrant que si on ne saurait être soi-même sans les autres, la présence d'autrui n'est néanmoins pas suffisante. Bergson soulignait qu'il existe deux "moi" : un moi superficiel, expression des préjugés ambiants, des idées toutes faites, du conformisme social et le moi profond constitué des connaissances bien assimilées, des goûts authentiques. Trop de gens se laissent aller à leur moi superficiel.Tout le monde n'est pas soi. Si la société est nécessaire à la constitution de soi, encore faut-il se vivre non sur le seul mode de l'imitation d'autrui, encore faut-il être capable, à partir de ce qui nous est apporté par autrui, de se constituer dans sa singularité. S'il y a en moi ce qu'y ont mis les autres qui m'ont connu, éduqué, transformé, encore faut-il avoir le courage de s'assumer dans sa liberté, avoir le courage de ses idées, être créateur de soi. Les autres constituent les fondations de notre être, mais c'est à nous de construire cette maison qu'est nous-mêmes. Il est tellement plus facile de suivre le troupeau.Faire comme autrui, c'est vivre dans un cocon où nous avons tous la tentation de nous reposer. Celui qui s'assume dans sa singularité est sans doute l'exception et ceci parce que ce n'est justement pas dans la solitude qu'il faut le faire mais face aux jugements des autres. S'assumer, c'est se heurter à l'incompréhension, c'est risquer et ce risque n'est pas vain qui peut conduire à la mort. Ainsi Socrate est lui-même jusqu'au bout et en meurt. Tricher avec ses idées lui aurait sauvé la vie comme le raconte le Criton. Il pouvait fuir mais par fidélité à soi il obéit aux lois et meurt. Être soi est une attitude d'exception.

Il ne faut pas être seul pour être soi-même. Bien plus, dans la solitude nous n'existons pas. Appartenir à l'humanité, c'est être cet animal social qui se constitue dans et par les autres. Mais en même temps l'existence sociale engendre le conformisme et n'est donc que la condition nécessaire mais non suffisante pour être soi-même. On peut se demander, à l'issue de cette analyse s'il existe jamais quelqu'un de véritablement lui-même. Ce qui apparaît, c'est surtout notre opacité à nous-mêmes comme l'ont montré la psychanalyse ou la sociologie. La conscience est le lieu d'illusions : illusion de l'indépendance, illusion de l'autosuffisance, illusion d'avoir un être. La conscience est changement, mobilité, dissimulation.Puis-je, à strictement parler, savoir qui je suis ?

# Posté le jeudi 10 avril 2008 18:03

Modifié le lundi 10 novembre 2008 09:41

A vous de choisir ...

" C'est son caractère qui fait à chacun sa destinée. " Cornelius Nepos

# Posté le lundi 24 novembre 2008 16:35